
Whom God Wishes To Destroy, He First Makes Mad
_Euripides – 425 B.C
Shock Corridor est un film Américain réalisé par Samuel Fuller, qui a réalisé entre autre un des meilleurs films de guerre existant : Au delà de la gloire (The Big Red One). Il s'attaque ici à un sujet difficile et fascinant : celui de la folie.
L'histoire : Un reporter appelé Johnny Barrett (Peter Breck) se fait volontairement interner dans un asile psychiatrique afin d’enquêter sur un meurtre. Il se fait donc passer pour un fétichiste obsédé par sa sœur, aidé par un ami à lui. Sa petite amie Cathy (Constance Towers) l’aide aussi en se faisant passer pour sa sœur. Johnny est conscient du danger qui pèse sur lui en se faisant interner, mais son travail et ses idées valent bien plus à ses yeux. Il se lance donc dans une enquête impossible, au cœur d’un asile d’aliénés. Il deviendra plus ou moins proche de trois fous, ayant chacun leurs spécificités, leur délires, leur folie. Le danger est évidemment que Johnny finisse par tomber dans la folie à force de côtoyer des fous. Lui se persuade et persuade sa petite amie qu’il n’y a aucun danger, et qu’il ne laissera pas les malades l’atteindre. Evidemment, la chose va s’avérer bien plus difficile que prévue. Il faut se dire aussi qu’il s’agit d’un film de 1963 et qu’ils utilisaient les électrochocs à l’époque. Le film joue donc également sur l’angoisse de la mémoire et sur la peur de se perdre et d’oublier qui l’on est. A force de jouer un rôle, ne risque t-on pas d’ébranler sa véritable personnalité ? Et que faire lorsqu’on commence à se douter que l’assassin n’est pas un fou, mais un des membres du personnel ?
Shock Corridor est film très épuré. Il y a peu de personnages malgré le contexte. Un décor simple, et on s’y retrouve très facilement. Le film est en noir et blanc, ce qui aide à rendre l’ensemble uniforme. Mais il y a également quelques scènes en couleurs, qui sont essentiellement les visions et les pensées d’un fou. Des images de tribus en couleurs au milieu d’un film qui se passe dans un asile… original.
« Le tournage a duré seulement une dizaine de jours. Une des dernières scènes du film est celle où Barett, victime d'hallucinations, voit la pluie d'un violent orage inonder le couloir et la foudre le frapper. Cette séquence apocalyptique impliquait la destruction des décors. C'était aussi pour Fuller un moyen de s'assurer qu'on ne lui ferait pas retourner quelques scènes pour modifier son film. » (Wikipedia)
Est-ce un film angoissant ? Non. Mais c’est un film très beau, très bien filmé, très bien éclairé… le film joue sur l’enfermement et la coupure distincte avec le monde extérieur. Les rêves et fantasmes prennent rapidement place dans l’esprit de Johnny, au début pour se protéger, puis pour se rattacher à la réalité. Sa femme, elle, se retrouve piégée à devoir l’aider. Malgré sa réticence, elle va devoir jouer le jeu et prétendre être une sœur victime des avances incestueuses de son frère. Le monde pervers, bien qu’imaginaire, va lui donner le sentiment que tout est réel. Le film est une vraie descente aux enfers, pour tous les personnages. Johnny voulait seulement faire son travail, mais a poussé les autres à aller, comme lui, trop loin. En fin de compte, c’est l’asile qui rend fou. Le personnage de Johnny a deux voix dans le film : la voix « officielle », essentiellement des mensonges, vu qu’il se fait passer pour un fétichiste obsédé par sa sœur. Mais en parallèle, nous avons sa voix intérieure, sa véritable voix, c’est à dire : ses pensées. La présentation des personnages se fait ainsi par le biais de la pensée du protagoniste. Ce qui est une façon originale de présenter l’asile tout en nous forçant à garder son point de vue : celui d’un homme sain entouré de malades. Mais tout au long du film, les voix se mélangent, et Johnny lui même a du mal à faire la part des choses. Il va avoir de plus en plus de mal à mener son enquête : il va être éloigné de son but par la folie ambiante. Comment garder toute sa tête quand plus rien n’a de sens ? On assiste alors à tout ce qu’on s’attend à voir dans un film sur la folie : des gens plus ou moins tarés, des débordements, des infirmiers. Une routine claire s’installe et pourtant, on ne sait jamais ce qui peut se passer. 
Ce film pourrait faire penser à Vol au dessus d’un nid de coucou, où un personnage sûr de lui se retrouve piégé par son propre délire. A force de jouer au fou, ne le devient-t-on pas ? Shock Corridor monte en puissance tout le long du film, et va de plus en plus loin. C’est un film extrêmement violent psychologiquement, surtout pour l’époque (1963). Mais c’est aussi là que les « vieux » films frappent fort : ils savent faire passer des messages sans avoir besoin d’aller dans l’extrême. On ne sait pas ce qui va se passer, même à la toute fin. Johnny va se perdre parmi les ombres de l’asile, et va devenir ce qu’il pensait pouvoir combattre. Ce film est un chef d’œuvre à bien des niveaux. La musique, les jeux d’ombres, le son, les pensées… Cette descente aux enfers fait de Shock Corridor un des meilleurs films sur la folie qu’il m’ait été donné de voir.