
‘Quant à Fellini, dès ses premiers films, ce n’est pas seulement le spectacle qui tend à déborder sur le réel, c’est le quotidien qui ne cesse de s’organiser en spectacle ambulant […] Le réel se fait spectacle ou spectaculaire, et fascine pour de vrai. Le quotidien est identifié au spectaculaire. Fellini atteint à la confusion souhaitée du réel et du spectacle, en niant l’hétérogénéité des deux mondes, en effaçant non seulement la distance, mais la distinction du spectateur avec le spectacle.’
Contrairement à des cinéastes comme Rossellini et Luchino Visconti qui avaient pour motivation de montrer le réel et de lui donner une importance majeur, Fellini, s’inspirant sans doute de Antonioni, décide de choisir une autre orientation : celle du regard qui transcende la réalité pour lui donner une autre dimension et ouvrir les portes de nouveaux univers fantasmatiques.
Fellini n’a jamais caché son attirance pour le monde du spectacle, de la caricature et des variétés. Dès son premier film en tant que réalisateur, on ressent cette prise de conscience de l’effet de réel du cinéma de l’après guerre. Mais on ressent également un besoin de creuser plus loin, et de définir ses personnages par le rêve, la mémoire, et les fantasmes. Pour Fellini, l’identité est une part intégrante du réel, voir même l’unique forme de réel. Sans connaissance identitaire, c’est la porte ouverte à l’imagination. Ainsi, l’enfance à une part importante dans le néoréalisme et plus particulièrement dans le cinéma de Fellini. C’est en passant dans l’âge adulte qu’on retrouvera cette nostalgie du passé, et cet émerveillement pour le monde du spectacle.
Dans Les Feux du Music-Hall, il n’était pas très difficile de mélanger spectacle et réel, vu qu’il s’agissait de suivre une troupe d’artistes dont c’était le quotidien. Dans La Strada, la limite entre réel et spectacle était plus claire, mais les personnages vivaient tout de même de leur art et c’était donc une évidente part de leur vie, donc du film.
Dans Juliette des Esprits, il n’est pas question de spectacle direct, bien que les personnages secondaires qui évoluent autour du principal (Juliette) ont cet excentricité qu’on souvent les personnages de Fellini. Ils semblent tous déconnectés, caricaturés et dignes d’une scène de théâtre. Pourtant, c’est le personnage de Juliette qui semble en dehors de tout. Le fait qu’un des seuls personnages‘normal’ soit en réalité le seul en dehors de la réalité va aider tout au long du film à gommer la limite entre imaginaire et réalité. On accède ici à des situations purement optiques et sonores, qui incluent les deux pôles mentionnées par G.Deleuze: objectifs et subjectifs, réel et imaginaires, physique et mental.
L’identité est le facteur qui détermine la réalité, et lorsque le personnage de Juliette est chamboulée dans son identité (son mari la trompe, quelques conflits dans son enfance avec sa famille, et on lui demande d’être plus féminine), elle perds ses repères, et par conséquent le public aussi, vu que nous voyons le monde à travers ses yeux. Elle redevient telle une enfant, donc plus sensible et plus apte à voir ce qui l’entoure. Le résultat est une série de situations purement optiques, qui deviennent encore plus visuelles lorsqu’elles deviennent des hallucinations du personnage. Fellini a repris ce principe du néo-réalisme de créer des situations optiques, et l’a poussé à l’extrême. Le personnage (Juliette) est devenu une sorte de spectateur, contrairement aux films du réalisme comme ceux d’Hitchcock. Ici, le réel est devenu une réalité à déchiffrer, toujours ambiguë.
En effet, il devient vite clair que certaines images sont subjectives : les fantasmes du personnage de Juliette. Mais le réel et l’imaginaire se mélangent et on tend à l’indiscernabilité du réel et de l’imaginaire. Au début du film, les fantasmes se manifestent comme des esprits, puis comme des personnages n’apparaissant que lorsque Juliette ferme les yeux.
Elle-même avoue lors de la scène du début sur la plage qu’elle voyait des choses étant enfant, en fermant les yeux. Fellini filme les restes de l’inconscient enfantin, nourrit par le spectacle. Dans Juliette des Esprits, le grand-père de Juliette est partit avec une ballerine, et cet évènement a clairement marqué l’imagination de celle-ci. La vie de Juliette est soudainement traversée par des esprits, et le film devient une œuvre picturale représentant les fantasmes d’une femme qui ne sait plus qui elle est. La libération du personnage passera donc par la prise de conscience de son moi. C’est un véritable voyage intérieur qui lui permettra de réaliser non seulement qui elle est mais ce qu’elle désire. L’enfance de ce personnage est essentielle et évoquée à plusieurs moments, au point que Juliette se retrouve dans son souvenir de l’époque et finit par se libérer elle-même de son rôle de martyr à la fin du film. Image très symbolique que de voir Juliette âgée détacher et sauver une Juliette enfant des flammes.
Grâce à un espace déconnecté (chez sa voisine), Fellini crée un refuge pour son personnage, et donc une source infinie pour l’imagination. Les décors sont impressionnants, et alliés aux costumes, tout semble devenir irréel. Notre logique habituelle est balayée et on s’habitue doucement à cette nouvelle réalité, qui devient pourtant de plus en plus étrange. Les distances ne semblent plus importantes et tous les personnages semblent se rapprocher dans ce nouveau monde :
‘Le monde mental d’un personnage se peuple d’autres personnages proliférants, si bien qu’il revient inter mental et abouti à une vision plate, impersonnelle : notre monde à tous’
Ici, en effet, une multitude de personnages étranges font leur apparition. Une grande partie des fantasmes de Juliette y sont représentés. Le principal étant une représentation de la sexualité en un personnage, celui de Susie.
Juliette des Esprits se veut une œuvre construite et maîtrisée. Bien que ce soit un film fantastique et presque ‘alien’ dans le cinéma de Fellini, il a su pousser à l’extrême cette confusion entre le réel et le spectaculaire, tout en exploitant l’image pour la rendre plus visuelle et l’amenée dans une autre dimension optique, loin de l’image-action de l’ancien réalisme.