
Tickets (بلیت ه) est un film un peu particulier. Produit en Iran et tourné (je crois) en Italie. Il s'agit d'un seul et unique film, sans coupure, mais dans lequel sont rassemblés 3 histoires différentes. Et si l'on y réfléchit bien, il s'agit alors de 3 courts métrages assemblés pour faire une seule histoire. Pourquoi ? Parce que ce film a trois réalisateurs. Abbas Kiarostami, Ermanno Olmi et Ken Loach. Mais rien à voir avec Paris je t'aime, ici, tout se suit, il y a une logique, et un même lieu. C'est ce qu'on peut appeler un film à sketch. Chacune des histoires se déroule alors dans le même espace clos et mouvant : un train, qui relie l'Autriche à l'Italie.
La première histoire est celle d'un vieil homme qui tombe amoureux d'une jeune femme qu'il n'a croisée que quelques minutes. Il fantasme plus ou moins sur les lettres qu'il pourrait lui écrire et les moments qu'il aurait pu passer avec elle. Tout cela avec une classe qui rappelle le "vieux" cinéma Italien et une délicatesse extrême venant du personnage principal, qui fait frissonner, et qui étonne. Car on n'a pas l'habitude de voir ou d'entendre des phrases aussi belles. Il n'y a pas d'érotisme, pas de clichés vus des tonnes de fois, pas de retrouvailles ou de happy end. C'est simple, très réaliste, beau, touchant, et quand on y pense, tellement simple. Un moment rare. Le seul hic pour moi est d'avoir choisi Valeria Bruni Tedeshi comme actrice, qui aurait pu être parfaite pour le rôle avec un peu plus de dialogue. Mais vu qu'elle ne parle pas ou presque, j'ai eu du mal à la supporter...
La deuxième histoire est celle d'une dame veuve qui voyage avec son fils. Elle est plutôt insupportable et fait tout pour lui rendre la vie impossible. Mais elle va elle-même avoir des petits problèmes, et c'est pour moi le passage du film le plus drôle. J'ai été scotchée à ce personnage dès son entrée, le choix de l'actrice était formidable, tout comme le choix du sujet.
Ce qui est excellent dans ce film, c'est la capacité de chaque réalisateur de garder sa propre expérience et son propre style. Sans avoir à faire de recherches, on sait déja qui a réalisé quoi. Ne serait-ce qu'avec les langues parlées (il y a un passage en Italien, un en anglais, etc.). Chacun fait passer un message différent et qui n'a rien avoir avec l'autre, et le film complet est plutôt mémorable. Il y a de tout : de la mélancolie, du comique, de la politique déguisée (mais intelligente). Mon passage préféré restera le deuxième, celui avec la dame qui passe son temps à rendre tout le monde dingue même lorsqu'elle a raison. J'aurai aimé trouver ce passage sur le net, mais rien à faire, il n'y a rien. Mais celui que je retiendrai le plus pour son message et sa force est celui de Ken Loach, réalisateur que j'apprécie tout particulièrement et dont on reconnaît immédiatement le style. Comme d'habitude, cela fait réfléchir sans que l'on ait l'impression de voir un film avec un message, et c'est ça que j'apprécie chez lui. Les personnages sont bruts, humains, et sont surtout accessibles. Encore une fois, ce sont des personnes que l'on pourrait croiser. Son histoire à lui est celle de trois jeunes écossais qui se rendent à un match de foot par le train. Ils croisent un jeune Albanais et offrent des sandwichs à sa famille. Mais ils réalisent rapidement qu'un de leur ticket de train a disparu, et se demandent s'il n'a pas été volé par le jeune garçon. La situation est plutôt délicate, aller lui demander, prendre le risque de se tromper, etc. Le film est une critique de nos a priori : est-ce que c'est raciste de penser immédiatement que le garçon est un voleur ? Et si ils avaient raison ? Et si ils avaient tort ? Le passage du film joue énormément là dessus et on fini nous aussi par se sentir mal de penser à ça...
Mais je ne veux pas trop vous en dire sur les histoires ou sur le contenu du film, car je pense que toute la force de celui-là réside dans les histoires qu'il raconte et dans l'effet de surprise. Le premier court métrage de Olmi avec le vieil homme est parfait pour ouvrir doucement le film, il se déroule comme un rêve, avec une temporalité étrange où on ne sait plus vraiment ce qui s'est passé ou ce qui est fantasmé par le personnage. Chaque figurant du train est un personnage à part, souvent un cliché, mais qui rend le décor exactement comme le film : éclectique, décalé. Il y a des militaires étranges au début du film qui donnent une dimension vraiment bizarre. On ne sait pas trop ce qu'ils foutent là et on se sent mal à l'aise. Je n'ai d'ailleurs pas vraiment accroché là dessus, et je trouve que c'est le seul défaut du film, qui arrive à être léger avec quelques sujets difficiles (ex: l'immigration pour le passage de Ken Loach). Mais les personnages du train valent tous la peine d'être portés à l'écran : il y a vraiment tous les styles de passagers que l'on pourrait imaginer, et je pense que les réalisateurs ont du s'amuser à les écrire. Le fait d'avoir tout et n'importe quoi sur ce lieu de tournage fait que l'on s'attend à tout. Qui va se lever ? Qui va être le prochain sujet actif du film ? Que va-t-il se passer ?
Et effectivement, le film est surprenant. Un peu comme si l'on assistait à un théâtre en longueur et que plusieurs pièces se déroulaient devant nous, le temps d'un trajet. Ce film est une belle découverte, un moment intime et publique à la fois. On se sent tout de même privilégié de voir ces scènes alors que le train est bondé, mais on se sent vraiment happé à l'intérieur du film. Vous n'êtes plus un spectateur, vous êtes un passager. Chaque regard compte, y compris le vôtre. 
Ce que j'apprécie en général dans les courts-métrage, c'est cet art de dire beaucoup de choses en un minimum de temps. Tout est rythme, dialogue, jeux d'acteurs. Et ce film, c'est exactement ça. En plus d'avoir une incroyable performance d'acteurs (sauf Tedeshi.) Certains passages de ce film restent gravés dans ma mémoire, ce qui est plutôt rare vu la ribambelle de films que j'enchaîne en ce moment. Mais dans tous les cas, je ne regrette pas de m'y être intéressée. C'était un très beau voyage, dans un train plutôt atypique.